L’économie du don

par Alexis Calvé-Genest & Heather Morrison (English version follows)

Y a-t-il d’autres modes d’échange que l’échange marchand? Surestimons-nous la place de ces échanges lorsque nous tentons de jeter un regard sur la nature des transactions humaines? Si tel est le cas, quelques leçons peuvent-elles en être tirées aux fins de soutenir un projet de savoirs communs?

Il y a près de cent ans déjà, ce questionnement faisait l’objet d’un texte qui a depuis été pour ainsi dire redécouvert par les anthropologues et autres intéressés de la question humaine. Bien entendu, ce texte est au fondement d’une question beaucoup plus large sur la nature humaine que nous éviterons ici. Retenons cependant la possibilité que les échanges humains soient empreints d’une qualité qui perdure après que l’échange soit conclu, que cet échange soit entre groupes ou individus. En sommes, retenons l’idée de réciprocité dans les échanges par contraste à un échange fini où les parties impliquées se doivent d’en rester sur leurs gains.

Un échange basé sur le don, tel que conçu par Marcel Mauss il y a déjà très longtemps, implique une obligation morale, sociale, qui établit un enchevêtrement de relations entre groupes et individus intéressés sans pour autant paraître obligatoire. Cette relation en est une de prestige et de rivalité et elle sous-tend les échanges en société de manière universelle, tel que tente de le concevoir Mauss en 1924. Sans pour autant nier l’échange marchand, Mauss le pose comme superficiel à un type de transaction qui lui, est plus répandu dans toutes les sociétés de son temps, y compris celles du passé. Évidemment, nous faisons ici un bon en avant en posant que cela n’a que peu changé depuis son analyse quasi centenaire.

L’obligation de donner, de recevoir et de redonner est à la base de son économie du don, pour ainsi dire. En rivalisant par le don, les groupes et individus créent des liens et les renforcent sous peine de mort, si ce n’est que symbolique. Rappelons que la perception des anthropologues étudiant les sociétés dites primitives (qui ne le sont pas du tout d’ailleurs) est que l’accumulation y est bien malvenue. Le principe de la redistribution y règne et les cérémonies et événements du type potlatch, sur lesquels Mauss se base pour conceptualiser un système d’échange basé sur le don socialement obligé, sont des phénomènes cruciaux pour comprendre la cohésion sociale des groupes et leurs relations à autrui.

Si l’on considère que Mauss a mis le doigt sur un rouage important des échanges humains nous nous devons alors de considérer les notions de rivalité de prestige et d’obligations sociales comme parties prenantes de toute compréhension des transactions humaines qui dépassent le simple troc ou l’échange marchand. Il en va de même si l’on veut changer la nature d’une transaction humaine ou en créer de plus soutenables, réciproques, juste.

Est-ce que la théorie de l’économie du don peut s’appliquer à l’érudition? Prenons en considération le réseau international des établissements et des dépôts institutionnels, il y en a plus de 2600 répertoriés sur OpenDOAR http://opendoar.org/, et les plus de 72 millions de documents érudits qui furent légués de par le monde par les dépôts répertoriés par le Bielefeld Academic Search Engine http://www.base-search.net/about/en/index.php.

Chaque érudit fait don de son propre travail – un article, un livre, un ensemble de données – sans s’attendre à un retour sur investissement immédiat, mais plutôt avec l’espoir d’avoir un impact sur leur discipline ou une autre, de voir des contributions d’autres chercheurs à leurs travaux et de les voir reconnus comme apport à un savoir humanitaire collectif. Cela satisfait l’obligation de donner. D’autre lisent et utiliser ces dons, qui peuvent être applaudis et appréciés, ou tournée en dérision et critiqués. Peu importe ; ces actions satisfont l’obligation de recevoir. La réception du don contient avec elle l’obligation morale et sociale d’ajouter au don et de partager son travail, pas avec le donateur original, mais plutôt avec le monde entier ; c’est l’obligation subséquente de donner (ou redonner). Comme le potlatch, le prestige s’accroit au donateur des meilleurs dons. Ce n’est pas un troc direct, mais plutôt un réseau mondial de donateurs et de donataires qui ressemble beaucoup aux bases d’une économie du don émergente dans le monde de l’érudition.

Référence

Mauss, M. (1924, 2002 version numérique). Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés primitives. Disponible via Les Classiques des sciences sociales http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.mam.ess3

The gift economy

by Alexis Calvé-Genest & Heather Morrison

Are there other modes of exchange besides the market? Are we overestimating the place of market exchange when we look at the nature of human transactions? If so, are there lessons to be learned concerning possible approaches to sustaining the knowledge commons?

It has been almost a hundred years since this question has been considered and reconsidered by anthropologists and others since the publication of Mauss’ seminal work The Gift (free version at Internet Archive here: https://archive.org/details/giftformsfunctio00maus). The focus of this work is a much bigger question about human nature than we can address in this post. However, let’s consider the possibility that human exchange includes the possibility of a quality that lasts long after the exchange is concluded, whether the exchange is between groups or individuals. Let’s consider the principle of reciprocity and in contrast with the one-time market exchange.

The gift economy as conceived by Mauss nearly a century ago, based on empirical anthropological studies of actual human societies, contemporary and ancient, involves moral and social obligations that creates a bond between groups and individuals without necessarily being obligatory obligations.

Without denying the importance of market exchange, Mauss presents this as superficial in comparison with the gift economy that has pervaded human societies since ancient times. We argue that the gift economy is every bit as relevant today. At the heart of the gift economy are the obligations to give, receive, and give again. Rivalries in giving both create and reinforce social bonds. Remember that in most societies, hoarding is not well received; redistribution, often through ceremonies such as the potlatch, is the norm. Perhaps by studying the gift economy we can work towards both scholarship and societies that are more sustainable, reciprocal, and just.

Can the theory of the gift economy be applied to scholarship? Consider the worldwide network of institutional and disciplinary repositories, the over 2,600 repositories listed in OpenDOAR http://opendoar.org/, the more than 72 million documents scholars have gifted to the world through the repositories indexed by the Bielefeld Academic Search Engine http://www.base-search.net/about/en/index.php

Each scholar gifts their own work – an article, a book, a dataset – with no expectation of immediate rewards in return, rather the hope of having an impact, having their work built upon by others and recognized as a contribution to the collective knowledge of humankind. This fulfills the obligation to give. Others read and use these gifts, which may be met with applause and appreciation, or derision and critique. No matter; either one fulfills the obligation to receive. The receipt of a gift carries with it a social and moral obligation to build on the gift and share one’s own work, not with the original gift-giver but rather with the whole world; this is the downstream obligation to give (or re-give). Like the potlatch, prestige accrues to the giver of the best gifts. This is not one-time barter, rather a worldwide network of givers and receivers that looks a lot like the basis of an emerging global gift economy in scholarship.

Reference

Mauss, M. (1924, 1966 english ed.). The gift. London: Cohen & West. Available via Internet Archive at https://archive.org/details/giftformsfunctio00maus